Journal d'une danseuse - extraits - Séjour #2
Par Juliana Béjaud - Octobre 2023
Jour 1
Mardi matin, un réveil dans les nuages du Gers, le gîte de la maison bleue, les Pyrénées sont cachées, nous nous réveillons toustes ensemble, les yeux un peu collés.
Jour 2
Des groupes se forment, dehors un atelier « bouture » de lavande se met en place, petits arrosoirs, mottes de lavande, pots en céramique créés pour d’autres occasions, quand d’autres à l’intérieur s’affairent à installer la WII. Et nous, nous sommes là dans la circulation des êtres, nos regards se croisent, se posent, l’enceinte portable sur la table, l’agitation des jeunes de l’IME, la jeunesse, ces jeunes adultes vers une autonomie institutionnelle, puis le calme, les notes musicales, les premières notes sonnent, les mains frottent les tables et la danse advient, la danse des mains frottées sur les mélaminés.
Et là, il y a Benjamin avec son bouchon, son bouchon de bouteille en plastique, il fait tourner son bouchon comme une toupie, le bouchon tombe, il le ramasse, la chute, le corps se courbe, le sol se rapproche et, l’impact ! Ramasser, se relever, recommencer, tournoyer, manipuler, quelle dextérité des doigts. Tourbillon dans l’intérieur et là, là, le regard s’ouvre, observateur vers l’extérieur, l’engagement de la danseuse tout près de lui. Il regarde, le bouchon est en pause.
Jour 3
18h00 approche. L’ambiance est à la fin de journée, saxophone, gélatine sur les vitres, la déconstruction par aspiration.
Les dernières notes sont soufflées, les danses s’achèvent, des regards s’échangent, une validation commune est donnée, c’est la fin. Touche finale pour ce troisième jour.
« Au revoir, à demain, bonne soirée... », des mains d’adieu se lèvent, les danseurs partent. Je reste. Florian s’en va. Edmond a posé la caméra et se joint à Dorian qui décroche les gélatines, violettes, bleues, vertes, tout se défait en douceur, la lumière se retire de la journée, le soleil penche vers le lendemain, le presque silence s’installe, je reste là, assise par terre, les mains et les fesses au contact du sol, je n’ai pas bougé depuis que la fin a sonné, des soignants en blouse blanche, masques aux visages, traversent l’espace.
Les crissements des pneus de fauteuils prennent le relais de la mélodie, proche de moi, des petits va-et-vient, des tours de fauteuil, je me transforme en carrefour giratoire. Marie-Amélie porte, déplace, superpose les gélatines au fur et à mesure que Dorian les décroche, une partie des résidents rentrent dans leurs unités, Monet, Picasso, Degas (à la MAS, les unités ont des noms de peintres, sur le FAM, les unités ont des noms de sculpteurs).
Lorraine reste là dans son fauteuil, l’intérieur du fauteuil est rose ou violet, je ne me souviens plus précisément, une teinte comme ça, elle porte un très grand bavoir, des lunettes, elle est là, au calme, une de ses sandales a quitté ses pieds et s’est déposée au sol, dans un rayon de lumière qui arrive sur le carrelage, Christopher, dans son fauteuil, est resté là, lui non plus n’a pas bougé depuis le grand départ, il regarde le décor se transformer, nous échangeons des regards, un peu plus loin toujours à distance, Mimi de son joli surnom, assise dans le fauteuil, son déambulateur devant elle, sa poupée à la robe rose posée sur ce même déambulateur, un clin d’œil lancé de loin, toujours un regard lancé d’un côté puis de l’autre.
Mon attention se pose sur les étiquettes des vêtements, sur les chaussettes, - prénom – nom – QR code - nom de l’institution - chaque vêtement est marqué, chaque résident est marqué par ses vêtements, identifiés, nommés, lettrés, codés, je n’avais pas remarqué. Jour 3, je n’avais pas remarqué.
On revoit passer, repasser et passer encore et passer et revenir et venir l’individu aux chaussons hiboux, un chariot passe, un homme en blouse, la poubelle accrochée sur le côté, une pipette à la main et hop à la volée, quelques gouttes dans les yeux, une lingette vient essuyer la goutte de trop qui coule sur la joue, lingette à la poubelle, le chariot repart et l’homme à la blouse blanche aussi, il poursuit son chemin jusqu’à la prochaine goutte à verser, il est le porteur d’eau pour les yeux secs.
Anna a les yeux humides.
Et puis y’a Nicolas, qui marche, parcourt des km dans les différents établissements, il se pose parfois.
Il trouve un angle de bâtiment, mur de crépi beige, il s’assoit en 4ème (position de danseur classique), short orange, T-shirt bleu marine, la terre est sèche, le corps courbé vers le sol, sa main vient chercher la poussière, la terre, il s’en saisit, lève la matière jusqu’au niveau de son plexus, et, saupoudre lentement le contenu de sa main, un filet de poussière se déploie dans la lumière du soleil, ses vêtements se tachent au fil de la journée, la terre-poussière nuance les couleurs. Un instant. Il se lève sans hésitation, le départ est net, sans regret de l’instant, la marche reprend, son autre quête se poursuit, sur les traces des aliments, ce corps droit, si droit quand il marche, peu commune cette droiture dans ces lieux de vie.
Jour 6
Le réveil sonne à 5h00 ce matin.
Notre bonne humeur et fraîcheur matinales nous surprennent, après 6 jours de danse dans cette institution. Il est approximativement six heures, nous dansons dans la nuit.
