Filmer ici ?
Par Edmond Carrère - Février 2025
Je n’imaginais pas revenir dans ces institutions médicales, tant mon expérience précédente avait été marquante. Pourtant, le travail chorégraphique de Mathilde me replonge dans ces lieux et je me retrouve à nouveau confronté à la question éthique de filmer des personnes en situation de handicap.
En 2019, Mathilde organise le cadre et la production d’un premier Séjour & Plongée dans la Maison d’Accueil Spécialisée en Dordogne. Elle permet de croiser nos regards et nos pratiques, en filmant de la danse dans ce même lieu ou j’avais filmé précédemment le travail des accompagnants.
Il s’agit de filmer des temps de créations et de rencontre, sans nécessité de faire film, spectacle ou récit. Nous capturons des fragments de réel et non une continuité filmique. Il s’agit pour Mathilde, de s’éloigner de la scène et de questionner le sens de son travail. Il s’agit pour moi d’interroger le réel autrement, par l'intermédiaire de la danse. Nous expérimentons alors comment, en l’absence de parole, le geste filmé d’un résident, d’un danseur, devient langage et rapproche indéniablement le cinéma et la danse.
Je m’immerge alors dans une proximité vertigineuse, en équilibre entre les corps des danseurs, résidents ou visiteurs, au plus près de leurs peaux. Je redécouvre ces lieux avec une intensité nouvelle, presque crue. Le handicap devient un prisme à travers lequel je contemple non seulement l’autre, mais aussi mes propres limites et je ne peux m’empêcher de m’interroger à nouveau sur l’éthique même de cette entreprise.
Pourquoi filmer ici, dans ces espaces clos où se révèle la fragilité de ces personnes ? Comment filmer des personnes en situation de handicap sans tomber dans une représentation simplificatrice ou voyeuriste ? Comment donner à voir tout en respectant la dignité de ces corps et leurs expressions singulières ?
En filmant des danseurs, je m’émancipe d’un cadre d’écriture, d’une certaine routine. Filmer la danse me permet d’aborder le cinéma autrement. Je découvre comment la présence des interprètes interroge le lieu et ses résidents, et comment cette visite suscite des rencontres, des questionnements, voire, selon certains soignants, des transformations.
Dans ces lieux, où la fragilité des personnes est manifeste, la nécessité de filmer se heurte souvent à l’impossibilité de le faire. Dès mes premières expériences en institution, j’ai été confronté à la difficulté de capter des images de personnes en situation de handicap, non pas en raison de la réticence des personnes elles-mêmes, mais à cause de celle de leurs tuteurs. Si les familles donnaient généralement leur accord sans difficulté, ce n’était pas toujours le cas des services de tutelle et encore moins de certains juges, qui préféraient, par précaution, faire primer leur propre protection sur l’intérêt de la personne qu’ils représentaient.
Refuser l’autorisation de filmer était, pour eux, une manière de minimiser les risques, notamment celui que ces personnes, sous leur responsabilité, soient perçues négativement par un regard extérieur potentiellement malveillant.
Montrer l’image d’une personne handicapée devient alors un enjeu complexe, non en raison de notre travail, mais à cause du regard que la société pourrait porter sur elles.
Aujourd’hui, c’est moins la déficience physique, sensorielle, intellectuelle ou psychique qui isole les personnes handicapées que les barrières sociales et le manque d’interactions inclusives. Pourtant, malgré cette réalité, le regard que la société porte sur ces personnes reste majoritairement figé, souvent teinté d’une perception de vulnérabilité. Alors, comment rompre avec cette perception négative ?
Peut-être, à notre échelle, en mettant en lumière ces amateurs de danse qui, au cours d’un Séjour, grâce à ce langage universel, nous invitent à les voir non plus comme des individus vulnérables, mais pour certains comme des artistes à part entière ou simplement des amateurs de danse. En se réapproprient leur corps, en se libérant par le mouvement, ils redessinent les frontières de la « norme ».
La danse devient ici un acte de transmission, celui d’une dignité et d’une présence qui dépassent, nous l’espérons le temps d’un film, les frontières sociales et corporelles.
Comment alors raconter la rencontre avec des personnes morcelées, fragmentées ? Comment tisser un lien dans le silence et le mutisme ? Lorsque les transformations sont si subtiles, comment les décrire autrement et évoquer ces infimes changements sans trahir ceux qui les traversent ?
