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Lettre de Magali à Mathilde

Par Magali Larroque - mars 2025

Grand Brassac, train Paris, Bayonne, Grand Brassac,

 

Chère Mathilde,

Merci pour ce très beau texte, et cette proposition de relancer, peut-être, une réflexion commune autour de nos questions, celles soulevées par vos résidences artistiques à la MAS Mannoni puis dans d’autres lieux de soin ou de vie, entrant en écho avec celles qui se sont posées à moi à la MAS puis dans les autres lieux de soin où j’ai exercé. Quelque chose autour de la rencontre, comme révélateur, activateur, de nos existences humaines, quelque chose autour de la nécessité d’organiser le milieu afin qu’elle puisse advenir et hisser nos existences, nos obligations les uns envers les autres, un peu plus haut.

 

Une ou deux questions d’abord.

Tu parles du projet Séjour et Plongée comme d’un « labyrinthe du continu ». Ce qui me vient pourtant, c’est plutôt l’abord du « discontinu ». Même s’il y a une grande continuité d’un Séjour à l’autre, même si la rencontre entre un danseur et un résident notamment permet de créer une sorte de continuité de l’un à l’autre, je dirais – mais c’est une vue de l’esprit, qui peut être renversée, et je suis curieuse de t’entendre à ce sujet – que le soin apporté à ces personnes pris dans une grande dépendance / folie etc, demande de creuser du vide, introduire une coupure, et donc faire du discontinu, dans la masse infinie dans laquelle on plonge auprès de ces habitants de Maisons d’accueil spécialisées… Et je suppose que votre travail de danseur est similaire. Comme tu l’écris, chercher les fissures, les béances, pour ouvrir la possibilité d’une rencontre créative, ne pas combler le vide mais plutôt y entrer pour faire affleurer une danse minimaliste : ça me semble plutôt être du côté du discontinu. Les résidents et résidentes de la MAS semblent plonger dans le magma du vide ou du trop, masse continue, exsudat infini sans fin ni début, et nous tentons avec eux de faire des petites séparations, des petites coupures, des petites formes qui se détachent, etc. Je ne suis sans doute pas très claire… Mais j’aimerais t’entendre un peu plus à propos de ce que tu entends avec cette notion de « continu ».                                                                                    

 

Une deuxième question, liée. Tu as prolongé, multiplié cette expérience inaugurale des résidences Séjour et Plongée à la MAS Maud Mannoni - tu l’as inscrite dans du « continu ». J’aimerais t’entendre à ce sujet - l’itération des résidences Séjour et Plongée, la façon dont ce projet s’est mis à durer, occuper de la place, dans ta vie de danseuse, dans des institutions du soin et du social... : pourquoi l’envie de poursuivre, qu’est-ce qui a bougé depuis la première résidence, comment se fait-il que tu ne ressentes pas de lassitude, qu’est-ce qui croît d’une résidence à l’autre...

                                                                                                                            

Puis, des commentaires, ou associations, des idées venues en te lisant, pas tout à fait précises encore, qui pourraient être réunies autour de deux notions, « être là » et « le noyau poétique des choses ».

 

Etre là. Tu écris, « Un rideau s’est levé. Une rencontre a eu lieu entre une réalité dont j’ignorais l’existence et ma pratique de la danse. »

C’est particulièrement beau je trouve, quand tu parles de cette improvisation si minimaliste que personne ne la remarque, sauf les quelques résidents avec qui tu as eu des échanges intenses, délicats, sans mots, lorsque tu étais assise, apparemment sans rien faire, dans le hall. Il y a une intimité, un écho, entre la vie de tels lieux, la vie des hommes et femmes qui les habitent, et ta pratique de la danse.

Tu parles d’un rideau qui s’est levé. C’est une image souvent utilisée par la psychanalyse, celle du voile, du rideau jeté sur l’horreur, la mauvaiseté du monde – sinon comment ferions-nous pour vivre - ; et parfois ce voile se déchire, ou pour certains il existe bien peu, et ces êtres vivent en permanence ou presque sous la menace du monde.  Le travail en MAS nous permet de découvrir cette réalité voilée. La couverture y est sans cesse soulevée, et sans cesse on la remet – on passe beaucoup de temps à remettre les objets à leur place, souvent sous clé, à rhabiller, à nettoyer, à réparer, à fabriquer, à orner... Il y a un espèce de battement permanent, une remise à l’infini de l’ouvrage sur le métier, voilé / dévoilé, là / caché, dans un espèce de jeu de perdu/retrouvé un peu moins joyeux peut-être que celui des très jeunes enfants (et encore, chez eux non plus il n’est pas que jubilatoire) mais tout aussi riche, mobilisateur ! Je veux dire, la MAS est un lieu paradigmatique de questions « ontologiques ». C’est une scène où se joue les grandes questions humaines… le sens de l’existence humaine… Ce qui fait qu’une vie vaut d’être vécue, l’épaisseur de nos existences, ce qui les relie entre elles, l’étrangeté de l’autre, la mienne propre, comment faire avec… Je ne sais pas comment ces questions se déploient dans votre expérience de la danse, j’imagine de façon plus concrète, plus corporéisée  - même si tu fais aussi ce travail de retour, de construction, de pensée.

Il y a une logique propre au langage de la danse qui rejoint celle des fous, écris-tu, et ça relance mon envie de travailler la question du corps parlant, de la lalangue, de ce qui s’inscrit, se dépose dans le corps, et du mouvement, ou de la fixité, que ces signifiants engrammés induisent.

 

Tu écris : « A peine passée la porte fermée à clé qui sépare « la vie des normaux » de celles et ceux qui habitent ici, je me suis violemment interrogée : « Mais qu’est-ce que je fous là ? ». (…) Concrètement je n’avais vraiment rien à faire là. »

D’une certaine façon, en étant psychologue à la MAS – et encore avant, stagiaire -, la même question s’est posée pour moi : dégagée de la charge la plus concrète du quotidien, je n’ai rien d’autre à faire qu’être là – et c’est déjà beaucoup.

Que fait-on dans un tel lieu ? Qu’y ai-je fait, me suis-je interrogée à ta lecture, sept ans je crois après avoir quitté la MAS ? Prendre soin. D’êtres agités et catatoniques, de corps douloureux, dépendants, d’existences précaires, ayant souvent été reléguées jusque là, parfois enfermées. Tenter de rencontrer chacun de ces résidents, ces résidentes. Leur proposer un environnement vivant, dans lequel ils pourront peut-être  loger ce qu’ils ont de plus singulier, le déployer.

De ma place de psychologue, je n’étais pas chargée du soin des corps, du soin des espaces dans leur dimension la plus littérale, laver, nettoyer, redonner forme, arranger, qui occupe beaucoup de temps en MAS.

Avec le recul, je regrette je crois que nos fonctions aient été si distinctes. Il aurait été intéressant que je sois moi aussi quelques heures par jour, que nous le soyons tous, responsables des soins de nursing, de ménage, etc.  Pourquoi ? Le faire, un peu, comme je l’ai fait, permet déjà de donner consistance à cette expérience, d’en saisir les effets, sur mon propre corps, sur le corps de l’autre dont j’essaie de participer à rendre les conditions d’existence supportables.

Mais ne pas y prendre suffisamment part a nourri des incompréhensions, des tensions, des désaccords, que nous avons peiné à conflictualiser, à ériger au rang de contradictions irréductibles, traitées collectivement.

Il aurait été sans doute difficile de le faire - être à la même place que les équipes éducatives et soignantes du quotidien, même quelques heures par jour - sans noyer le mi-temps institutionnel de psychologue dans l’infini du soin au quotidien. Ma fonction avait son propre « coefficient économique », à une échelle transversale aux cinq quartiers, les cinq lieux de vie de la MAS. La part très concrète  à « faire tourner la baraque » était surtout consacrée à soutenir, charpenter, les lieux où la parole des professionnel.les circule, où on essaie d’entendre celle des résident.es, où des décisions sont prises, à soutenir les circulations, à l’intérieur, celles de l’extérieur à l’intérieur aussi... Matérialisée dans la structuration des réunions, trajets de circulation des corps et des objets, écrits, projets artistiques, formations, journaux...

 

Je me souviens m’être dit, après ton passage à la MAS, Tiens, Mathilde est parvenue à ne pas générer d’opposition ! Elle a été acceptée ! Je veux dire, tu arrivais avec une proposition de danse très différente de la culture « dominante » à la MAS (par exemple, lorsque nous avions discuté de la programmation artistique d’une journée Portes ouvertes, la plupart des soignantes présentes voulaient faire venir une troupe de danse style cabaret ou brésilien, à plumes et à paillettes) ; mais elle n’a pas été rejetée, pas vécue comme une proposition hors sol ou élitiste.

Il y a eu quelque chose dans ton attitude, ta démarche, la façon de t’y prendre, et dans celle de tes invité.es, une douceur, une patience, une suspension, qui a permis que soient dépassés, me semblent-il, les clivages qui étaient souvent à l’oeuvre à la MAS. J’aimerais bien creuser un peu ça je crois.

 

Au-delà de ce « raté », soit ma propre participation, malgré moi, à nourrir les oppositions binaires, les clivages, ma tendance, pourrais-je dire un peu vite, qui n’a pas été contenue par le dispositif d’exercice proposé à la MAS - question qui pourrait sembler trop personnelle pour avoir sa place ici, mais je crois au  contraire qu’elle dit quelque chose, par l’envers, de ce que produit ton dispositif, de ce sur quoi il repose (et aussi, de ce vers quoi je tends, de ce que je tente d’affûter, dans mes façons, et que cette discussion avec toi est l’une des occasions de mettre au travail) - ; au-delà aussi de ce que j’ai appris, activement, dans ma pratique institutionnelle ; travailler comme psychologue à la MAS m’a permis de faire l’expérience de… rien faire d’autre qu’être là. De la simple présence ...

Quelque chose qui permet d’approcher « l’os nu » des choses...

C’est une grande question pour moi, « l’os du soin ». Comment définir et faire vivre le petit dénominateur commun de notre tâche commune. Ce à quoi on s’efforce ensemble, même s’il y a plein de couacs, de désaccords… Pour le moment, « soutenir la dignité de toute existence humaine » est la formule la moins mauvaise que j’ai trouvée pour le mettre en mots, en mots simples.

Ça reste l’objet essentiel de mon travail, plutôt dans des contextes institutionnels où ça n’est pas encore un préalable. Je n’ai pas construit une pratique chirurgicale de la psychanalyse par exemple. Je fais quelque chose de plus simple, plus commun – j’aime beaucoup cette idée de commun, dans son équivoque.

 

La poétique

L’idée de « noyau poétique », que tu mets en lien dans ton texte avec celle des entours, du travail de l’ambiance, m’est très chère aussi.

 

Dans Conditions premières d’un travail non servile, Simone Weil écrit que la poésie est vitale.

Le texte pose la question de la finalité du travail. Il commence ainsi : « Il y a dans le travail des mains et en général dans le travail d’exécution, qui est le travail proprement dit, un élément irréductible de servitude que même une parfaite équité sociale n’effacerait pas. C’est le fait qu’il est gouverné par la nécessité, non par la finalité. On l’exécute à cause d’un besoin, non en vue d’un bien ». Les ouvriers travaillent pour gagner leur vie, mais l’argent ne peut pas être une finalité pour la condition ouvrière - L’argent ne devrait pas être une finalité tout court, la condition ouvrière dans sa précarité et sa dépendance est paradigmatique de la condition humaine, comme le travail ouvrier est paradigmatique du travail, même s’il importe de penser les différences (1). Dans la condition des ouvriers (Simone Weil écrit après avoir vécu, quelques mois seulement, sa santé ne lui permettant pas de poursuivre, le travail à la chaîne), tout est intermédiaire, rien n’est finalité : « On travaille seulement parce qu’on a besoin de manger ». « Mais on mange pour pouvoir continuer à travailler ». Et « dans cet espace on tourne en rond », « on fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n’aura pas autre chose que ce que l’on a. Sans cet effort, on perdrait ce que l’on a ».

Pour faire face au désespoir de la situation, il existe des compensations, comme l’ambition d’une autre condition sociale pour ses enfants, les plaisirs faciles, la dépense du dimanche pour oublier, l’espoir de la révolution…(2) ; qui n’empêchent pas de sentir le vide et le poids de cette existence.

Il n’y a qu’un seul remède à cette douleur écrit Weil : « Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est la lumière d’éternité ; c’est la beauté. » La poésie est donc une condition première pour le peuple. « La poésie est un luxe pour les autres conditions sociales. Le peuple a besoin de poésie comme de pain ».

Il ne s’agit pas d’une poésie des mots, mais d’une poétique contenue dans la substance même du quotidien. Simone Weil décrit comment les gestes les plus concrets, tailler des vignes, porter des fardeaux, manier des leviers... peuvent refléter la beauté, la lumière du monde. Simone Weil la mystique associe cette beauté, cette lumière, cette poésie, à Dieu, ce qui rend sa démonstration magnifique, mais demande un effort de dépassement à des non croyants.                                         

Dans d’autres textes, Weil s’efforce de définir ce qu’elle entend par Dieu.  La biographie écrite par son amie Simone Pétrement cite un essai que Simone Weil écrit pendant ses études, où elle remplace le mot Dieu par « ma liberté » (3). Ailleurs, dans ses Cahiers, Simone Weil place au coeur de la question de l’existence de Dieu celle de la contradiction, des opposés qui pourtant coexistent (4). Dans « Les besoins de l’âme », Weil engage une réflexion sur la question de la liberté, des droits de l’homme, auxquels elle préfère la notion « d’obligation » ; elle ne cesse dans ce texte de faire jouer cette question de la contradiction, d’une pensée par polarités, qui s’opposent et pourtant coexistent, doivent coexister. Retenons qu’on pourrait remplacer « Dieu » par « ma liberté » ou par « les contradictions irréductibles »

Je ne sais plus où je voulais en venir avec ce détour ! Sans doute voulais-je partager ce que Simone Weil dit de la poésie, lorsqu’elle écrit que dans les existences les plus précaires, la poésie est un besoin aussi vital que le pain, et que dans les gestes du quotidien les plus répétitifs, il y a un mouvement poétique vers une beauté bien plus grande, dont l’âme humaine ne peut se passer.      

                                                                                                                                               

Évoquer Simone Weil  me permet de revenir à la question des oppositions binaires, qu’il ne s’agit pas d’annuler, mais d’articuler – que j’ouvrais à propos des clivages vécus au sein de l’équipe de la MAS. Il me semble que ta proposition n’a pas généré de telles oppositions clivées : notamment en raison, me semble-t-il, de la lenteur qu’elle recèle – comme j’ai pu parfois attiser le feu des clivages par urgence, par empressement. Il faudra revenir sur cette idée de lenteur et de patience.

 

Le terme de « poésie » dès que je l’entends, me renvoie depuis longtemps à ce texte de Weil. Par ailleurs, poésie, noyau poétique, évoque aussi d’emblée pour moi la question de la mélopée, du rythme, du bain, de l’ambiance, que nous attrapons dès les débuts de la vie et qui nous saisissent, au-delà de la compréhension rationnelle ; de l’inscription langagière par un autre jeu que celui du « sens », entendu dans son lien à un exercice de la raison. « Tenir compte de l’obscur sans viser la clarté de l’explication » écrit Philippe Madet à propos de la démarche du psychanalyste et de l’analysant. « Ne pas être poète, ajoute-t-il, n’empêche pas de se laisser guider par la poétique pour dire ce qui dépasse la langue commune et apprise ».

Dépasser la langue apprise, le su, pour viser l’obscur… C’est quelque chose d’à peu près cet ordre-là que je suis allée chercher à la MAS. Rejoindre l’ordre des borborygmes pourrais-je même dire ! Le désordre plutôt. Tu évoques toi aussi le chaos – qui n’est pas (qu’)un paysage de destruction n’est-ce pas ? Mais le lieu de l’émergence…

 

Ton texte a inspiré d’autres réflexions, encore limbiques. J’y reviendrai j’espère !

Chère Mathilde je t’embrasse. Tu me raconteras, si tu trouves le temps, comment les projections se sont  passées – je suis sûre qu’il s’y est passé des rencontres. Quel regret de n’avoir pu être là.

 

Magali

 

 

[1] « Les bourgeois ont été très naïfs de croire que la bonne recette consistait à transmettre au peuple la fin qui gouverne leur propre vie, c’est-à-dire l’acquisition de l’argent » ajoute Weil. C’est une question logique : celui qui s’enrichit sort de la condition ouvrière, là où un petit commerçant ou un petit industriel peut s’enrichir et devenir un « grand » commerçant, un grand industriel. C’est à peu près autour de la même question que l’idée révolutionnaire est critiquée par Weil. En gros, elle promettrait de sortir de la condition ouvrière, en étant
l’équivalent de l’ambition individuelle transportée dans le collectif, promesse « d’une ascension de tous les travailleurs hors de la condition des travailleurs. La question n’est pas qu’il est inévitable de maintenir une classe dominée. Par contre, selon Weil (et je veux bien t’entendre là-dessus aussi), la révolution marxiste ne peut que produire « la domination tout à fait illimitée d’une certaine collectivité sur l’humanité toute entière » et elle souligne que « l’absurdité est que, dans ce rêve, la domination serait aux mains de ceux qui exécutent et qui par suite ne peuvent pas dominer ». « En tant que révolte contre l’injustice sociale, l’idée révolutionnaire est bonne et saine. En tant que révolte contre le malheur essentiel à la condition même des travailleurs, elle est un mensonge ». Il faudrait préciser cette question de malheur essentiel mais mon détour est déjà long...


[2] Simone Weil n’est pas une vieille réac... Ses idées ont inspiré Les Jours Heureux, le programme du Conseil National de la Résistance. A la question Quelles sont les conditions premières d’un travail non servile ? Simone Weil ne répond pas : la poésie ! (Euh... enfin, si, le titre est au singulier, Condition première, j’avais mal lu, depuis toutes ces années ! Mais dans le texte adjoint, « Expérience de la vie d’usine », elle précise comment l’accès à la beauté, à la poésie, que permet le geste ouvrier doit être, ne peut être que, une joie d’homme libre. Il n’est
jamais question de se résigner – au contraire – au fait que la condition ouvrière pourrait se résumer ainsi, « Tu n’es rien ici. Tu ne comptes pas. Tu es là pour plier, tout subir et te taire ». Ailleurs encore, dans l’Enracinement par exemple, Weil réfléchit à ce qui peut constituer la spécificité, la fierté, la richesse, l’intérêt, de l’identité ouvrière.

[3] « Je peux convenir d’appeler Dieu ma propre liberté. Cette convention a l’avantage de me délivrer de tout Dieu-objet et d’établir que le mode de réalité de Dieu n’est pas l’existence ni l’essence, mais ce que Lagneau appelait valeur. D’autre part, il est clair que Dieu, s’il n’était ni n’existait, serait moins qu’un abstrait, car un abstrait du moins est pensé, tandis que Dieu ne peut l’être ; or si Dieu est ma liberté, il est et il existe chaque fois que ma liberté se manifeste dans mes idées et mes mouvements, c’est-à-dire chaque fois que je pense. »


[4]« Le problème de l’existence de Dieu n’a pas de sens pour moi. En un sens je suis tout à fait sûre qu’il y a un Dieu, c’est à dire que je suis tout à fait sûre que l’objet de mon amour n’est pas une illusion. En ce sens je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, car je suis sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je conçois quand je prononce ce mot puisque je suis incapable de le concevoir. »

                          

Simone Weil (1942), Condition première d’un travail non servile, l’Herne

Philippe Madet (2023), Une expérience du contraire, l’analyse,

« Une poétique de l’énigme », p. 69, Editions Nouvelles du Champ lacanien

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