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Pour l'espace clinique

Par Mathilde Olivares à l'adresse des soignant·e·s du CHAC - Janvier 2026

D’abord, je voulais remercier Aurélie pour cette invitation à venir discuter dans le cadre de votre "espace clinique", et merci à vous toutes de nous y faire une place.

 

Ce projet que nous avons mené ici à l’automne, comme tous nos Séjours dans d’autres lieux de soin, tient d’abord à la rencontre. Cela implique que nous, équipe artistique, ne pouvons aller que là où il y a la possibilité d’être accueilli·e·s. Même si nous poussons toujours les murs pour que ces Séjours existent - et ici, il a fallu en pousser beaucoup ! - nous ne pouvons ni ne voulons forcer les portes. Et nous n’avons pas les moyens humains et matériels d’être à l’initiative de ce type de temps d’échanges a posteriori.

Car si la rencontre avec les patient·e·s est quelque chose dont l’institution parvient globalement à se saisir, la rencontre avec vous, professionnel·le·s de santé, reste plus fragile, plus difficile à soutenir. Elle se heurte à plusieurs obstacles.

C’est donc très, très précieux pour nous de revenir aujourd’hui, dans ce cadre qui est le vôtre.

 

Cette notion de clinique, depuis mon point de vue de danseuse, reste assez vague. Car bien que j’en comprenne le sens, ça n’a pas encore de corps, ça ne s’incarne pas dans une expérience depuis laquelle je pourrais alors accéder à sa pleine signification quotidienne, théorique et institutionnelle.

Alors je peux juste commencer par dire un peu de l’expérience que nous avons vécue, nous, et j’espère qu’elle entrera en résonance avec cet espace d’échange, ce lieu du « dire le réel », qui semble pouvoir être une bulle d’oxygène pour vous, qui travaillez ici chaque jour, auprès de celles et ceux que nous avons rencontrés - et je peux le dire - que nous avons beaucoup aimés.

Aimer, c’est un grand mot. J’en fais usage sciemment, parce que ce que nous faisons implique des rencontres autour de la danse, certes ; c’est bien là, dans cette zone un peu mystérieuse que produit cette pratique à la fois évidente et effrayante pour beaucoup, que nous travaillons. Mais nous travaillons aussi, et peut-être surtout, avec nos humanités.

Et là encore, c’est la danse, en tout cas celle que nous pratiquons dans nos Séjours, qui nous invite, avec peu d’interfaces, à rencontrer ces personnes de passage ou habitant·e·s de long cours, tous et toutes fragiles, marginales, esquintées, folles… Et nous nous sommes attachés d’un lien singulier, différemment aux unes et aux autres, tout comme à beaucoup d’entre vous, singulièrement.

Singulariser : voilà une orientation qui dit concrètement le cadre et le contenu même de ce que nous faisons là, avec nos Séjours, un peu fous eux aussi.

Car cela dit l’effort perpétuel que je/nous mettons à suspendre autant que possible, dans notre façon de penser et d’intervenir, toutes formes de protocoles, de règles, de dispositifs, pour rendre la rencontre possible. C’est une forme toujours inachevée, ces Séjours. On s’adapte tout le temps, on réajuste. C’est fragile et très hétérogène.

C’est une sorte de chantier permanent, de révolution permanente à l’échelle micro, micro-chorégraphique, micro-politique, micro-sociale, moléculaire, qui donne sa dynamique au projet. Mais c’est modeste aussi, et nous n’avons que peu d’objectifs de production ; c’est d’ailleurs sans doute ça notre objectif premier : être là, avant toute intention d’arriver à quelque chose d’autre.

Quand je parle des règles, je ne parle pas des vôtres seulement, à l’hôpital, mais aussi de celles qui régissent nos pratiques de la danse et nos institutions culturelles. Même lorsque nous sommes loin de nos pénates (les théâtres) ces règles continuent d’agir comme des totems, elles produisent des habitudes. Mais surtout, elles traduisent une certaine conception de la pratique artistique, de l’œuvre d’art, de la médiation culturelle, des actions dites de médiation, et de tout ce qui va avec... Être là, dans ces lieux de soin, doit nous pousser à observer ces plis. Ça nous engage et ça bouscule tout.

La singularisation, c’est aussi remettre le « sujet » au milieu de tout, comme un incontournable : son opacité, sa complexité, son irréductibilité. Nous travaillons toujours avec l’inconscient quand on entame une pratique créative. Et cela s’insère dans un faisceau plus large, bien sûr ; l’apprentissage d’une technique, la formation du goût, l’époque et ses modes.

Mais l’inconscient est là, alors on rêve éveillé et on essaye des choses qui parfois secouent le réel, y font irruption, prennent forme et se partagent collectivement.

Nous faisons ça dans Séjour. On traque la convergence éphémère de nos inconscients, de nos désirs, qui prennent forme dans des danses aussi singulières que celles et ceux qui se rencontrent et créent ensemble. Tout ça peut sembler abstrait, pourtant ça ne l’est pas.

Car nous avons rencontré, d’une manière effectivement singulière, Massimo, Béatrice, Mathis, Christophe, Christophe, Damien, Guy, Houda, Guillaume, Aurore, Marion, Geneviève, Caroline, Jérôme, Hélène, Monique, Loïc, Loïc, Loïc, Arthur, Mathieu, Bernard, Joëlle, Marie, Marieta, Sole, Eimel, Myriam, Anne-Sophie, Isabelle, Vilma, Eliette, Luis, Valérie, Océanne, Sanga, Karine, Camille, Aurélie, Christine, Iris, Eric, Juliette, Pierre, Kévin, Kévin, Merveille, Nawelle, Zhora, Patrick, Laura, Sandrine, Julien, et beaucoup d’Autres encore…

C’est infini ... Et pour parler de clinique, il faudrait peut-être rentrer dans toutes ces rencontres en particulier ?

Nous avons aimé ces personnes en partageant quelque chose d’éphémère et souvent intime à travers nos danses communes ; les regards qui se sont posés sur elles et aux entours ; les mots dits avant, pendant et après. Nous assumons cet intime depuis notre place, même si ça pose des questions sur les « limites », sur le « cadre ».

C’est une chance de partager, si vite, sans détours et sans masques, autant de gestes, d’images et de paroles. Nous provoquons joyeusement cette chance. Là se trouvent, pour moi, la poésie et le sens de mon métier.

Le « ce pourquoi et le comment nous sommes là » nous loge dans un espace institutionnel vacant, entre votre place et celle des patient·e·s d’une certaine manière.

À la question de J. de l’URP, adressée à Juliana et moi : - « vous êtes des patientes ? », elle comme moi avons répondu : - « On est là, voilà tout… ».

Nous ne nous étions pas concertées sur cette réponse, qui, de fait, illustre très bien la contenance depuis laquelle nous sommes là. Et puis nous n'avions pas le coeur à nous distinguer de cette façon.

Ça me donne l’impression d’une alliance tacite avec les patient·e·s, d’un engagement pris sans qu’il soit nommé, mais qui implique de ne jamais le trahir pour continuer à se rencontrer.

Ici, au CHAC, la parole s’est invitée tout le temps, partout, avec toutes et tous, et plus encore avec les patient·e·s. Il nous a fallu dire encore davantage ce qui nous amène ici, et nous avons opté spontanément, collectivement et intuitivement, pour que nos mots, comme c’est le cas de nos gestes, soient des traits-d’union, qu’ils ne brisent pas les continuités nouées et ne marquent pas davantage la distinction entre eux et nous.

C’est délicat bien sûr, et quoi qu’on en dise il y a eux et il y a nous. Mais je crois que symboliquement c’est employer le langage comme on emploie ou non la blouse. On peut la mettre, ou pas. Car si j’ai bien compris, outre sa dimension utile et pratique dans certains actes de soin, c’est sujet à discussions et à controverses cette blouse.

La charge polysémique et poétique des mots, ici, nous a souvent transportés et bouleversés, tant elle exprime des rapports au monde singuliers. C’est bien volontiers que je dis singulier encore et encore, car même si la maladie psychique ne se fait jamais la malle, elle est à nos yeux l’endroit où nous devons nous arrimer sans pour autant la pathologiser sans cesse.

Alors on singularise, tout le temps.

 

Et puis on regarde, on écoute, et on voit et on entend beaucoup de poésie… Je crois que c’est là que le désir créatif se loge souvent, dans le creux d’un manque, d’un impossible, d’un délire latent. C’est notre travail à nous de nous tenir à cet endroit en tout cas.

Je l’ai écrit dans un précédent petit texte au sujet de ce projet Séjour, pour le décrire et en dire la démarche

: la logique du langage de la danse et celle de la folie ont beaucoup en commun, je trouve. Christophe nous a dit : « la danse, c’est comme un délire, et bé moi parfois je rentre, parfois je rentre pas dans votre délire ». Je suis complètement d’accord avec lui, il y a sans doute des délires compatibles et d’autres incompatibles, et puis parfois on est d’humeur à partager tout ça, et parfois pas.

Pendant la résidence, je me suis beaucoup posé la question de cette barrière érigée entre « eux » et « nous

». Car il y a bien quelque chose qui vient s’ajouter, et amplifier la séparation que produit déjà la maladie : des lignes de partage construites, entretenues, artificielles, imaginaires même, qui font davantage écho à nos angoisses de « normopathes » qu’à une nécessité que le soin appelle. Et puis je me questionne sur la limite qu’il y a entre soigner le comportement social, et soigner une pathologie. La frontière est ténue non

?

 

Quelque part, notre présence rend l’anormal plus normal. Pour nous, danser debout sur une table, dans le couloir, dehors, n’importe où et n’importe comment en fait, c’est plutôt courant. Danser c’est déjà franchir une limite dans le comportement social.

 

Je crois pouvoir dire que nous avons été jugé pour ça, souvent, il y a eu de l’hostilité à notre égard de la part de beaucoup de professionnel·le·s. Alors bien sûr, c’est normal ! On le sait, on s’y attend, c’est toujours comme ça et ça s’explique (la danse contemporaine in-situ, dans des lieux de soin et de vie, etc ... ça fait beaucoup !). Mais ici, c’était plus fort que d’habitude. Peut-être parce que c’est la psychiatrie et pas le médico-social ?

En tout cas c’est certain, ça crée une forme de solidarité très, très concrète avec les patient·e·s !

 

Lorsque nous avons eu la chance de rencontrer les enfants d’Esquirol, une chose m’a sauté au visage, et c’est d’ailleurs ce que nous a dit l’éducatrice : ces enfants, en soi, ne sont pas malades pour la plupart, mais ils le deviennent du fait de leurs entourages, de leurs histoires terribles.

Alors là encore je me pose cette question - et on se l’est largement posée dans l’équipe - sans réponse simple : comment une institution psychiatrique peut-elle vouloir soigner sans une perspective sociale plus large ?

Il y a des choses qui ont été très dures ici. Et cette dureté dont je veux parler maintenant ne vient pas des patient·e·s. Car même si nous avons été confrontés à des situations qui bouleversent, chamboulent, terrifient même, elle n’est pas comparable à celle qu’a produite en moi, en nous équipe artistique, l’institution psychiatrique.

Et dans le même temps, être au contact de votre travail est et a été précieux. D’autant plus précieux dans ce contexte ! Pour nous, vous êtes un peu comme des super héroïnes du quotidien, à affronter tant et tant de choses chaque jour. Des choses, dont forcément, nous n’avons même pas idée en étant seulement là de passage.

Maintenant, ça pose des questions pour nous, pour la suite. Comment rester en lien ? Que faire ? Comment revenir ? Vous pensez que ça vaut le coup de revenir ?

Cela a ravivé des questions essentielles sur mon métier, en général, et sur ce projet. Car nous travaillons dans un paradoxe : c’est parce que nous ne servons à rien de précis que notre présence peut parfois être utile. Mais ça reste à discuter, j’ai envie de le discuter, avec vous.

Nous sommes dans un entre-deux inconfortable, le cul entre deux chaises. Et quoi qu’il advienne, si nous devons nous asseoir, ce sera pour danser avec celles et ceux qui ne peuvent pas se lever ou avec vous se rencontrer.

C’est peut-être ça, la précarité dont parlait Jean Oury.

 

Vous l’aurez compris, j’aime et cultive le chaos, autant que je tente de cadrer, tout le temps ; de comprendre et dire, clairement et distinctement, ce que j’essaie de porter, ce qu’on fait avec les camarades de la cie, ce qui se joue, se passe, se dessine, comment ça va, comment ça ne va pas.

Pour rester vivant·e·s là où la mort s’invite partout.

 

Quel équilibre compliqué ! Je n’imagine pas ce que ça fait de travailler ici comme vous chaque jour. Vraiment, et je me le demande. Je ne sais pas non plus ce que vous pouvez percevoir de ce qu’on essaie de faire, et je me le demande encore plus fort.

Ce qui est sûr, c’est que notre place n’est pas la vôtre, et que la vôtre n’est pas la nôtre, mais que nous avons des tas de choses à partager. Et que partager, c’est crucial pour ne pas perdre le sens dans un monde de dingue.

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